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Pyrénées-Orientales: Sur les chemins de la Mémoire

Par Elise Chevillard / Publié le 11.02.2019

Franchir les Pyrénées n’a pas toujours été un loisir insouciant pratiqué pour le simple plaisir de randonner. Ce fut, pour des milliers de républicains espagnols en 1939, une question de vie ou de mort, pour eux qui fuyaient la répression franquiste. L’année 2019 marque les 80 ans de ce qu’on appela la Retirada, la Retraite. Aujourd’hui, ces chemins de liberté sont devenus des chemins de randonnée, encore marqués par le passage de ces réfugiés, et que l’on parcourt comme pour rendre hommage à tous ceux qui ont souffert. Ces chemins de la Mémoire nous mèneront jusqu’à la maternité suisse d’Elne, et au mémorial du camp d’Argelès. Le présent tissant ici un fil tenu avec le passé.

Randonnée à la tour de la Massane. ©odt

Randonnée de la Tour de la Massane. ©Odt

Un parc naturel régional, onze réserves naturelles, dont celle de la forêt de la Massane, vingt-trois sites classés… Tous reliés par un réseau de chemins et de sentiers qui comptabilisent 350 kilomètres balisés, les Pyrénées-Orientales peuvent se vanter d’être l’une des plus importantes destinations nature de France, propice à la pratique de la randonnée à pied, en VTT et même à cheval. C’est donc tout naturellement qu’a eu lieu à Argelès-sur-mer, les 27 et 28 octobre 2018, le salon de la randonnée, au Parc et château de Valmy. Crée il y a 3 ans, ce salon met en valeur un tourisme vert qui prend le temps de faire découvrir ce département à travers toute une variété de chemins et de paysages. Entre crêtes affûtées, rochers, garrigues, haute montagne, coteaux verdoyants et plages sablonneuses qui s’étirent le long du littoral, la nature ici préservée dévoile son plus beau visage.

©Elise Chevillard

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Ce salon est donc l’occasion de découvrir les nouveaux sentiers de randonnées, les sports et les loisirs praticables par tous et en pleine nature, mais aussi d’essayer du nouveau matériel ainsi que les dernières applications, comme Géotrek. Ce guide numérique accompagné d’un outil cartographique, traduit en cinq langues et qui sera bientôt disponible sur mobile, va pouvoir remplacer votre bonne vieille carte IGN. Il va aider les randonneurs à géolocaliser toutes les activités de pleine nature (trek, randonnées, VTT, plongée…) en leur proposant des cartes ( avec un module en 3D). Il renseigne ainsi sur la durée, la difficulté, la météo, les risques d’incendie et même les sites patrimoniaux à voir sur le parcours. Son point fort ?  Ce sont des professionnels qui régulièrement mettent à jour les cartes et vérifient les informations. Pensez justement à les télécharger avant de partir, pour les utiliser en  mode déconnecté.

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Randonnée vers la Tour de la Massane

Situé dans la chaîne orientale des Pyrénées, la Massif des Albères fut, à une époque révolue, au centre des guerres entre la France et l’Espagne. Il est ponctué de tours silencieuses construites dans le but de fortifier la frontière et de parer à toutes les invasions. La Tour de la Massane en est l’une d’elles, et marque le point d’arrivée d’une des nombreuses randonnées que compte le département. Pour faire la boucle depuis le château de Valmy, il faut compter 20 kilomètres sur un sentier balisé, accessible à tous à pied, et en VTT électrique. Pour la petite histoire, le château de Valmy  est l’œuvre de l’architecte danois Viggo Dorf Petersen, commandé par Pierre Bardou pour sa fille Jeanne, un grand industriel qui développa la marque des papiers à cigarette JOB.

L’ascension vers la Tour de la Massane va nous mener dans le sillage des mimosas et des micocouliers, à travers des paysages de maquis, des forêts de chênes-lièges, une espèce endémique dont on récolte le liège pour produire les fameux bouchons. Des pins, des châtaigniers, des hêtres, des eucalyptus y sont aussi les habitants silencieux  et diversifient le paysage. A partir du col de la place d’armes (670 mètres) commencera la dernière ligne droite de l’ascension, mais aussi la plus dure, avant d’atteindre un sentier en ligne de crête aux pentes plus douces.

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Surgissant des dernières brumes matinales, dressée sur son éperon rocheux culminant à 793m d’altitude, la Tour apparaît soudain. Il faut encore gravir quelques marches pour pouvoir apercevoir par beau temps le Canigou.  Le panorama se dévoile alors au-dessus des chênes-lièges, et déroule son tapis rouge sur la plaine du Roussillon et jusqu’à la côte Vermeille. A l’ origine tour de guet, la Massane est devenue aujourd’hui un vestige historique, un point de repère pour les randonneurs égarés, mais surtout, une promesse d’arrivée imminente.

©ODT

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La Tour se compose d’un rez-de-chaussée et d’un étage, le tout surmonté d’une plate-forme crénelée qui a disparu de nos jours. Elle faisait partie intégrante du système de surveillance monté par les rois de Majorque depuis la fin du XIIIe siècle, en étroite relation avec sa sœur jumelle toute en schiste des Albères, la Madeloc, perchée à 656 m d’altitude. Grâce à un système de feux la nuit et de fumée le jour, la Tour de la Massane communiquait avec ses voisines et également avec la Cerdagne et le château de Collioure, résidence d’été des rois. Peu à peu abandonnée, elle sera complétée au XVIIIe siècle par une place d’armes et une garnison dont les soldats assuraient un rôle de surveillance du littoral. Après plusieurs effondrements, elle est restaurée.

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Le massif des Albères, n’a pas toujours été une barrière infranchissable, souvent emprunté par des  voyageurs, des commerçants, des contrebandiers, des armées, et même des réfugiés. Sur le chemin vers la Tour de la Massane, un panneau indique au randonneur qu’il se trouve sur les Chemins de la liberté. « Un chemin qui aurait été emprunté entre 1940 et 1944 par des juifs persécutés, des pilotes alliés abattus, des évadés de France, des passeurs, des résistants » mais aussi et on le sait moins, par les républicains espagnols en 1939, dans le sens Sud Nord vers la France, lors de l’exode massif de la Retirada.

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La retraite d’un peuple

25 janvier 1939. L’un des hivers les plus froids du siècle. Après trois années de guerre civile qui opposa le Général Franco aux républicains espagnols et mit l’Espagne à feu et à sang, Barcelone tombe aux mains des troupes franquistes. En quelques jours, ils sont des milliers de républicains, civils et militaires à se lancer sur les routes de la montagne de l’espoir, afin d’échapper à la répression et à la persécution politique, pour gagner la France. Des hommes, des femmes en haillon, des enfants, des vieillards, mais aussi des militaires. Ils  viennent de Barcelone, Gérone, Figueras, partout ou les bombes sèment la mort. Ils forment de longs cortèges de charrettes, de mulets et d’ânes.  La plupart sont à pied, certains sont amputés, d’autres harassés sous le poids de leurs valises, d’autres encore traînent des enfants serrant leur poupée, épuisés. Le froid, la faim, la peur, l’incertitude sont leurs compagnons de voyage. Les cols sont enneigés. L’aviation franquiste bombarde les réfugiés sur les routes catalanes. Cette traversée douloureuse, va durer plusieurs jours sur ces chemins escarpés et caillouteux.

©Elise Chevillard

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Tous les chemins menant en France sont envahis.  Du 28 janvier au 13 février, ce sont plus de 450 000 personnes qui passent la frontière en différents points du territoire. Bien que les passages frontaliers les plus importants de la comarque soient le col du Perthus  et le col des Balistres , il ne faut pas oublier d’autres voies secondaires comme les villages des massifs montagneux de l’Albera et des Salines, le col de Lli (La Vajol), lieu de passage des autorités républicaines supérieures, mais aussi Prats de Mollo, Cerbère, ou encore Bourg-Madame.

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En quelques jours, arrive donc en France  un afflux massif et inattendu de réfugiés. Après avoir été contrôlés, fouillés, désarmés et triés, ils sont vivement invités à regagner leur pays, mais pour la majorité, pas question de faire marche arrière. Dans l’urgence, des lieux d’hébergement sont  improvisés dans des églises, les granges, les écoles, mais très vite la place manque. Sur les plages du Roussillon, on installe des camps de camps de concentration, comme à Argelès, où sont posés les premiers barbelés à même le sable. Ici, seront enfermées quelque 100 000 personnes gardées par des troupes coloniales – spahis, tirailleurs sénégalais- et par des gardes mobiles. Les familles sont séparées, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, parqués dans des conditions indignes. Les décès sont réguliers, en raison du manque d’hygiène, d’eau potable et de nourriture. D’autres camps sont aménagés comme à Saint Cyprien, Rivesaltes ou encore Barcarès.

La Mémoire retrouvée

Aujourd’hui, plus de soixante-dix ans après la Retirada, de nombreux anciens réfugiés espagnols sont toujours installés ici. Impulsé notamment par l’adoption de la loi sur la mémoire historique en 2007 (visant à reconnaître les victimes du franquisme), l’histoire refait surface depuis peu, longtemps tue par ceux qui l’avaient vécu. Les souvenirs resurgissent, rapportés par les enfants et par les autorités locales qui revendiquent un passé familial autrefois confidentiel, enfoui dans la gêne et surtout le silence. Aujourd’hui, les chemins et les sentiers empruntés par tous ces républicains espagnols sont autant de chemins de Mémoire. Ils nous conduisent sur les traces de ces réfugiés, par différents points de passage, signalés par de stèles, des monuments, des plaques, comme à Saint Laurent de Cerdans, au Perthus, à las Illas, à Banyuls-sur-Mer ou encore à Cerbère. Un “cami de la Retirada” existe même, depuis Mollo à Prats de Mollo. L’histoire qui suit, fait partie de celle qui aurait pu, elle aussi, tomber dans l’oubli.

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600 enfants sauvés entre 1939 et 1944

On ne parle pas assez d’eux, mais la Retirada a aussi concerné les enfants. En 1939, de nombreuses femmes arrivèrent enceintes dans les camps, ou avec des enfants en bas âge. En Suisse, une femme entend parler de ce qui se passe en France. Cette femme, c’est Élisabeth Eidenbenz, une infirmière, qui va se porter volontaire au sein de l’association du Secours Suisse aux Enfants d’Espagne. Elle a tout juste 26 ans, quelques mots d’espagnols dans sa valise quand elle arrive en France. A quelques kilomètres d’Argelès sur la commune d’Elne, Élisabeth passe chaque matin devant une belle demeure bourgeoise au style Art nouveau. Le château d’En Bardou appartient à la famille Mirou. Elle décide de le louer et la maternité suisse d’Elne ouvre ses portes après plusieurs travaux, en décembre 1939.

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Grâce à sa persévérance, près de 600 enfants d’une dizaine de nationalités différentes vont voir le jour ici. Un millier de femmes et autant d’enfants y furent accueillis. La grande majorité de ces personnes était internée dans les camps d’Argelès, de Saint-Cyprien et de Rivesaltes. C’est Élisabeth qui venait chercher non sans difficulté, les mamans dans le besoin, affaiblies et désespérées ou sur le point d’accoucher. Dans cette grande maison, la vie s’organise. En bas, on trouvait un dortoir pour les hommes, une cuisine, une salle commune et au deuxième étage une pouponnière et une salle d’accouchement.

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En 1944, la gestapo arrive, la maison se retrouve abandonnée. Élisabeth rentre en Suisse. Un épais silence s’installe alors autour de cette histoire pendant plus de cinquante ans. 53 ans plus tard, le château est racheté par des particuliers, puis reconstruit.  Cette histoire aurait pu se perdre dans les méandres de l’oubli mais légende ou non, il est rapporté que dans les années quatre-vingt-dix, un enfant né dans cette maternité aurait sonné à la porte de la maison. Aujourd’hui, la maison se visite, on peut y voir de nombreuses photos des enfants et autres, prises par Élisabeth elle-même. En 2005, la mairie rachète l’édifice et le transforme en lieu de mémoire, où le visiteur traverse des pièces vides, marquées par ce qu’elles ont vu et entendu et mises en lumière par les photos d’Élisabeth. Le château est classé Monument Historique depuis 2013.

©ODT

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Le Mémorial du Camp d’Argeles

Pour aller plus loin dans cette reconquête de la Mémoire, Argelès réserve un très beau mémorial Mémorial du Camp, situé en plein centre de la ville.  Le musée est divisé en deux zones. La première symbolise l’Espagne séparée par une cloison qui matérialise les Pyrénées (une sonorisation distille des bruits de bombardements) De l’autre côté, c’est la France. La guerre d’Espagne ayant été le premier conflit fortement médiatisé, l’accent est également mis sur la manière dont les médias ont relaté ce drame. Le visiteur peut lire des coupures de presse de journaux d’époque (L’Indépendant, L’Illustration, El Diluvio) qui sont placardées. Des panneaux explicatifs suspendus aux poutres, de grands visuels, une fresque chronologique, une carte interactive et en relief pour bien comprendre le conflit, des objets ayant appartenu aux réfugiés, mais aussi un livre numérique, des documentaires télévisés et des œuvres d’art (sculptures, tableaux) rythment une visite axée sur le contexte historique, le conflit la traversée des républicains et les conditions de vie dans le camp.

Un grand merci à l’agence de Développement Touristique des Pyrénées-Orientales et à tous ses partenaires, ainsi qu’à Lionel Teixido pour son encadrement lors de  la randonnée en VTT électrique. Plus d’informations sur son site :  www.sudactionsport.com.