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Groix, seule face aux éléments

Par Timothée Demeillers / Publié le 29.04.2016
Le petit bateau de la compagnie Océane s’arrache péniblement de son attache, laissant derrière lui Lorient et sa grisaille, son gigantesque port de pêche, sa base sous-marine bétonnée et ses épaves de chalutiers qui gisent comme pétrifiées par le temps.

L'île de Groix (Photo: groix.fr)
L'île de Groix (Photo: groix.fr)

Alors que l’on s’éloigne de la rade, Groix, elle, se rapproche, avec ses falaises déchirées par les vagues, sa côte accidentée, sa végétation éparse balayée par les vents, seule face aux éléments, tel un confetti posé sur la mer grise, un caillou aride tourmenté par les intempéries.

Déserte et isolée

Tandis que la houle brinquebale les passagers frigorifiés du passeur Saint-Tudy de 11h00, en ce glacial matin de février, qu’un méchant crachin fouette les visages des rares illuminés restés dehors sur le pont, on se prend à penser que cette petite terre est bien inhospitalière, qu’y vivre doit revenir au tour de force, à la lutte permanente contre les éléments, le vent, la pluie, le froid.

À l’arrivée à Port Tudy, tout semble comme endormi, volets clos, petites bicoques bretonnes fermées à double tour, comme si tout fermait à double tour pour la saison hivernale et ne rouvrait que pour l’arrivée des visiteurs à la belle saison. Sans un regard vers le continent, la cinquantaine de passagers disparait dans les petites rues escarpées lancées à l’assaut de l’île ou pour certains s’engouffrent dans la chaleur des deux trois cafés faisant face au débarcadère.

Groix, le caillou, 8 kilomètres sur 3 kilomètres à trois milles nautiques du continent. L’une des quinze îles du Ponant regroupées dans une association d’îles de la Manche et de l’Océan Atlantique, ayant pour condition une population permanente et l’absence de ponts les reliant au continent. L’insularité à l’état pur, que Groix partage avec Belle-Ile l’éternelle rivale, belle et bourgeoise et l’île d’Yeu l’alter-ego, à l’histoire de pêche commune.

Quinze îles partageant un même isolement, loin du continent, que l’on regarde avec un œil méfiant et amusé. Méfiant devant ces nouvelles législations qui peinent à s’ancrer dans ces territoires, où fumer dans les bars semble presque une évidence et amusé devant ces groupes de continentaux qui débarquent dès que la saison devient clémente, en navette ou en voilier, emmitouflés dans leurs cirés jaunes Guy Cotten, parce que c’est une île, parce que c’est la Bretagne, parce qu’il y pleut forcément et parce qu’on s’y rend forcément accoutré comme un marin.


Une magnifique île naturelle

Pourtant en cette froide journée de février, pas tellement de « Guy Cotten », tout au plus un groupe de jeunes adolescents venus disputer une compétition de rugby et quelques âmes esseulées qui semblent comme perdues sur cet îlot déserté. Le vent qui souffle, lui, a fait des miracles. Chassée la grisaille, chassés les lourds nuages gris, chassée la bruine pénétrante et bienvenue le ciel bleu qui illumine soudainement ce petit bout de terre.

On prend alors pleinement conscience de la beauté idyllique de l’île, sa magnifique côte accidentée que l’on peut parcourir par son sentier des douaniers, ses formations rocheuses, sa lande si particulière, qui recouvre d’un léger duvet verdoyant le relief rebondi. On se promène alors de son phare de Pen-Men, classé monument historique et phare le plus puissant du Morbihan, jusqu’à la superbe plage des Grands-Sables, surnommée Tahiti Beach pour ses eaux turquoise et son sable blanc, seule plage convexe d’Europe, à laquelle on accède en dévalant dangereusement la côte abrupte. On explore quelques reliquats de la Deuxième Guerre Mondiale : bunkers et galeries labyrinthiques creusées dans la roche par les Allemands.


Une entreprise 100 % groisillonne

On pourra même, à la belle saison, profiter d’un concept parfaitement novateur, le Parcabout, un parc d’aventures acrobatiques dans les arbres, conçu par des marins bretons tout en bouts nautiques ! Vous pourrez explorer ces tunnels de cordages, à la résistance de 2 tonnes par surface de chaussure, sans harnachement et dans un esprit ludique et familial. Outre le parc d’aventures, le Parcoabout offre des hébergements particulièrement originaux, des « nids », petites nacelles matrimoniales nichées en haut des arbres, idéales pour une retraite amoureuse !

Victime de son succès cette entreprise groisillonne est aujourd’hui commissionnée pour réaliser des parcs aux quatre coins du monde, de Groix jusqu’en Australie, en passant par le Pays de Galles où le Parcabout s’est installé dans une ancienne mine à charbon ! La petite entreprise locale lancée en 1993 par Cédric Chauvaud, un ancien mateloteur pour les plus grands marins emploie désormais une trentaine de personnes, en faisant un des plus importants employeurs de l’île.


Une île qui ne dort jamais

À 18h30, le pâle soleil se fond au loin, le ciel se couvre de reflets violets, la pénombre s’installe. Pourtant Groix n’est pas endormie, loin de là. « Qui va à Groix perd son foie », se moque-t-on sur le continent, en détournant un ancien chant de marins crépusculaire qui déclarait que « qui voit Groix, voit sa croix ». En effet, malgré ses 2 200 habitants à l’année, malgré sa taille, Groix est illustre pour ses longues nuits arrosées.

L’île est même célébrée dans les ports du monde entier, rapporté de bouche de matelots en bouche de matelots, qui dépeignent les soirées mythiques de son bar emblématique, le Ti Beudeff. Fondé en 1972 par Alain Stephant, surnommé Beudeff, le lieu est vite devenu le point de rendez-vous des marins du monde entier, qui s’y retrouvent jusqu’au petit matin, dans un esprit de fête communicatif, les chopes de bière se succédant aux verres de rhum, dans la clameur enflammée des chants poisseux de la mer. Chaque habitué laissant gravé à l’Opinel, dans la pierre des murs du bar, son nom ou une maxime, qu’elle soit philosophique ou fortement alcoolisée…

Bar qui rassemblait Groisillons, moussaillons, plaisanciers et touristes, le Ti Beudeff a malheureusement perdu un peu de son aura depuis le décès en 2007 de son emblématique fondateur, puis de l’incendie qui l’a laissé entièrement ravagé. Le bar est depuis boudé par les autochtones qui lui préfèrent la très chaleureuse auberge des pêcheurs campée en face, le Pop’s Tavern à deux pas du joli port de Locmaria ou l’insomniaque et festif Noroît, situé face au débarcadère. Difficile d’ailleurs de croire que ce petit bout de terre abrite autant de bars, restaurants et cafés ouverts même un morne dimanche soir de février !


Une identité à part

Peut-être que la meilleure réponse provient du jeune Groisillon, Fabrice, ancien du Ti Beudeff et l’un des deux patrons du Noroît, bar nocturne ouvert tous les jours de 22h à 5h du matin : « C’est un acte politique, bien sûr une nuit comme ce soir il n’y aura personne, mais c’est un acte politique, je ne veux pas que l’île soit ouverte seulement en saison quand les touristes et l’argent affluent. C’est primordial de garder ces lieux ouverts toute l’année, pour les Groisillons, pour la vitalité et la vie sociale de l’île, même si je ne fais pas un centime de la soirée… »

C’est d’ailleurs peut-être ça la mentalité groisillonne, qui confère un tel charme à l’île, ce mélange de souffle de liberté et d’indépendance insulaire qui charmera ou déconcertera c’est selon. Un petit paradis coupé du continent et fier de son identité, un peu à part, un peu rebelle, diablement indépendante mais terriblement séduisante aussi.


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