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Trouville-sur-Mer : l’intimiste et l’inspiratrice

Par Elise Chevillard / Publié le 26.07.2018

Ancien petit village de pêcheurs et charmante station balnéaire de la côte fleurie normande, Trouville est située en face de Deauville. Voisines sans pour autant se ressembler, (fausses) sœurs jumelles, les deux villes sont séparées par un fleuve et réunies par un pont. Entre campagne verdoyante et plage de sable fin, Trouville garde par rapport à sa cadette, une authenticité toute préservée, plus intime et plus familiale. Par le passé, elle fascina et inspira peintres et écrivains. Aujourd’hui encore, ils sont nombreux (artistes et anonymes) à succomber à sa douceur de vivre.

Vue depuis le pont des Belges, sur Trouville. ©Elise Chevillard

Gare de Trouville-Deauville : terminus. Le train déverse son lot de voyageurs venus respirer les embruns marins et profiter du pâle soleil normand. Inaugurée en 1863, la gare offre un style néo-normand assumé. Pour rejoindre Trouville, il faut traverser le pont des Belges, une sorte de no mans’s land, entre cet ancien village de pêcheurs et Deauville. Depuis le pont, la ville de Trouville s’étale le long du Quai Fernand-Moureaux et sur les hauteurs. Le lit de la Touques est vide. Les bateaux de pêche mouillent dans la vase, attendant la prochaine marée qui viendra chasser les derniers nuages de ce petit matin brumeux.

La Normandie gourmande

Sur le quai, le long du port de pèche, une enfilade de restaurants, crêperies et brasseries à la parisienne. L’une d’elle, les Vapeurs, est le rendez-vous chic et gourmet de tout le gratin du cinéma, pendant le Festival de Deauville en septembre. « La grande dame trouvillaise », comme on la surnomme, en a vu passer du beau monde. Touristes, habitués, stars, tous sont assis coude à coude sur les banquettes de moleskine, et dans un décor inspiré des années 1950. On vient y déguster (entre autres) la sacro-sainte « moules-frites » ou bien un plateau de fruits de mer. Pour les fondus de fromage, certains restaurants du quai proposent même des moules relevées au livarot. Normandie oblige ! Sur le quai, la halle aux poissons est reconnaissable avec son style traditionnel normand. Édifiée en 1936, ravagée par un incendie en 2006, elle sera reconstruite à l’identique. Chaque jour, ce sont 28 chalutiers qui débarquent les produits de la mer et vendent leurs poissons encore tous frétillants sous les halles. Soles, maquereaux, turbos, carrelets, coquilles Saint-Jacques et crevettes viennent garnir les étals. Trouville est d’ailleurs le premier port de la Baie de Seine avec une récolte de 1 200 tonnes de maquereaux chaque année.

Promenades et bains de mer

Situées près de la plage, les Cures Marines, créées en 1912, sont les ancêtres de la thalassothérapie. Depuis quelques années, elles ont retrouvé une seconde vie, après leur restauration. Le lieu se veut moderne et connecté. A l’intérieur de ce bâtiment Belle Epoque, tout est luxe, calme et volupté. Bercé par le murmure des jets d’eau, le visiteur profite du bassin d’eau de mer chauffé, mais aussi du hammam, du sauna et des nombreux soins, massages et rituels beautés proposés. A la fin du XIXe siècle, la mode des bains de mer redessine le littoral changeant ainsi toute la destinée de Trouville qui devient alors « la reine des plages ». Les Parisiens se pressent sur la côte pour découvrir les joies de l’eau et prendre des « bains à la lame » autrement dit, bain thérapeutique. Les femmes se dénudent un peu, mais restent emmaillotées dans des costumes de bains sévères. C’est aussi l’époque des premiers loisirs, où l’on découvre le casino et les longues promenades sur les Planches.

Ces dernières justement, permettaient aux élégantes de se promener sans salir le bas de leur toilette. Construites en 1827 en bois d’azobé une essence africaine très résistante, les Planches s’avancent dans le sable sur 925 mètres. Elles sont rebaptisées « Promenade Savignac » en 2001, en hommage à l’affichiste Raymond Savignac, qui vécut à Trouville les vingt dernières années de sa vie. Avec son style reconnaissable et coloré, il illustra des dizaines de manifestations locales comme la course des garçons de café et mit en scène notamment la mouette, emblème de la ville. De nombreuses reproductions de ses affiches se trouvent sur la promenade des Planches.

La Manche à Trouville ©Keriluamox sur Flickr

Un air d’éternité

De part et d’autre des Planches, la plage d’un côté, le grand défilés des villas et des hôtels de l’autre. Ils furent construits afin d’accueillir les voyageurs venus profiter des bains de mer. Édifie en 1840, l’hôtel de Paris est le doyen de la ville. Depuis la fin du XIXème siècle, les coquettes villas qui attestent de l’empreinte fastueuse laissée par les riches familles parisiennes, sont restées dans leur jus. Aucune ne se ressemble, mais toutes ont la mer pour jardin. Néo-normande, néo-mauresque, néo-classique mais aussi gothique et renaissance… Chacune offre un style architectural différent et rivalise de beauté avec sa voisine. Ici, la Tour Malakoff, croquée par Eugène Boudin. Là, la villa Masselin bâtie en 1882, et d’inspiration flamande. Plus loin, une maison à tourelle, puis le Manoir Normand et la Villa Roy avec sa couleur rose poudrée. Une femme derrière les persiennes, autrement appelées jalousie, observe les passants sans être vue. Une autre, se tient assise et rêveuse dans son bow-windows, le regard perdu vers la mer et les cheminés du Havre qui toussent leur fumée. Le ciel qui se fond dans la mer. La mer, plate, vide et silencieuse où mouillent quelques pétroliers au loin. La plage, terrain de jeux des mouettes qui picorent la vase. Les pas qui crissent sous les coquillages. Et les jeux des bleus sur l’eau, des gris et des ocres sur le sable. Autant d’ambiances, de couleurs et de lumières qui inspirèrent autant les peintres que les écrivains.

Les Roches Noires, depuis la plage.©Elise Chevillard

Sur les pas des écrivains

Au bout de la plage, une bâtisse plus imposante se détache des autres villas coquettes. Paquebot de style néo-classique en briques et en pierres, dans les tons ocres et beiges, géant endormi aux volets pour la plupart baissés veillant sur l’horizon, les Roches Noires, d’abord hôtel, est depuis 1959 une résidence privée. Son nom fait référence à ces blocs sombres de roches posés sur le sable. Edifié par l’architecte Alphonse-Nicolas Crepinet et inauguré en 1866, le palace devient très vite le lieu de villégiatures des écrivains. “Regarder la mer, c’est regarder le tout.” Cette phrase que l’on peut lire gravée dans la plaque de marbre devant la résidence, est attribuée à Marguerite Duras. En 1963, l’écrivain acheta l’appartement n°105 et y résida pendant plus de trente ans. L’escalier qui descend vers la plage porte aujourd’hui son nom. Il se murmure que c’est ici que Duras retrouva l’inspiration et écrivit notamment l’Amant. D’autres avant elle, y séjournèrent comme Marcel Proust qui au contact de l’aristocratie internationale en villégiature à Trouville, « dessina » certains personnages de ses romans. On imagine aisément ces écrivains lors de longues promenades à la fin du jour, une fois que la plage est livrée aux mouettes, cherchant l’inspiration, face au parfum des embruns, au fracas des vagues, et aux flux et reflux de la mer. Trouville apparaît aussi les romans d’Alexandre Dumas et de Gustave Flaubert qui, pour ce dernier, venait souvent passer des vacances en famille. C’est d’ailleurs sur la plage qu’il écrivit Mémoires d’un fou, sa première œuvre. Mais les écrivains ne sont pas les seuls à être séduits par le calme et la beauté du lieu. Et c’est un jeune peintre, Charles Mozin qui dans les années 1820, éveillera la curiosité des autres artistes après avoir exposé ses toiles de Trouville dans les salons parisiens.

Eugène Boudin, la plage de Trouville. Princeton, 1865

Trouville, la muse des peintres

Pierre Bonnard, Edgar Degas, Raoul Dufy, Albert Marquet, mais aussi Claude Monet qui immortalisa les Roches Noires…. « La Reine des plages » vit donc débarquer des peintres, dans le sillage des vacanciers, tous attirés par cette lumière normande si particulière, ses teintes ocres sur le sable, ses jeux d’ombres provoqués par les ombrelles, ses ciels changeants et chargés, et ses nuages cotonneux. Ils vinrent aussi croquer les scènes de vie sur la plage, les foules mondaines, les toilettes élégantes et leurs touches de couleurs, les bateaux échoués dans le canal, les parties de pèches à la ligne. En somme, les jours heureux.

Précurseur de l’impressionnisme, Eugène Boudin sera l’un des premiers artistes à représenter les plages. Celui que l’on surnomme justement, « le peintre des plages », mais aussi « le roi des ciels » n’avait de cesse de traduire l’univers qui l’entourait, et de capturer sur le vif des scènes quotidiennes, si bien qu’aujourd’hui il est difficile de distinguer l’original de la copie. Chapeaux, ombrelles, dentelles, élégantes, baigneuses d’antan, rien ne lui échappe. Il peint aussi la mer, le ciel et ses éclaircies, mais aussi le vent. Le vent dans les voiles, le vent dans les robes. Plusieurs de ses toiles sont exposées dans la villa Montebello construite en 1865, sur une colline faisant face à la mer. On y trouve également des dessins, des manuscrits et des peintures organisés autour de la naissance des bains de mer et de la côte fleurie comme sources d’inspiration.

En grimpant sur les hauteurs de la ville, on jouit d’une vue sur l’anse formée par les plages de Trouville et de Deauville, mais aussi sur l’arrière des villas de bords de mer en contrebas. Gustave Caillebote appréciait ce panorama plongeant et représenta de nombreuses maisons perchées. En revenant vers le centre, derrière le quai, impasses, passages et rues aussi étroites que pentues, tissent un labyrinthe silencieux et intime. Une multitude d’escaliers nous permet de passer d’un niveau à l’autre, offrant de jolies échappées sur la mer. Petit restaurants, crèmeries, biscuiteries, bouquinistes, mais aussi ateliers de peinture et antiquaires…  La rue des bains, sent encore bon le bord de mer. Cette artère commerçante et animée, est un trait d’union entre le quartier des pêcheurs et celui des baigneurs, entre la mer et la ville, entre douces flâneries et émerveillements. Ainsi va Trouville.