Magazine

Buda, le visage zen de Budapest

Par Paul Morinaud / Publié le 21.04.2021

Le grand fleuve Danube coule au cœur de la capitale hongroise. Et la scinde en deux “villes dans la ville”, très paradoxales. D’un côté, Pest et sa vitalité débordante. De l’autre, Buda et sa sérénité à toute épreuve. Flânerie dans cette dernière, entre verdure et bains relaxants.

Flickr, zczillinger, Budapest, (CC BY-ND 2.0)

La canicule a déjà percuté cette torride journée estivale. À peine sorti de mon immeuble au cœur de Pest, le pouls frénétique de la partie orientale de la capitale hongroise m’assomme. Pest est une fourmilière, un essaim grouillant d’allées et venues, piétonnes aussi bien que motorisées. Ce tohu-bohu, conjugué à la touffeur, ébranle ma lucidité et fait vasciller mes jambes.

Certes, Pest regorge de beautés, de curiosités, d’histoire(s). De tentations. Tel un séduisant et envoûtant enfer, Pest ensorcelle, emprisonne de ses appâts, diurnes comme nocturnes. Mon esprit et mon corps cherchant à s’apaiser, le pont des Chaînes s’apparente à un chemin de paradis. Encadré d’augustes lions de pierre, il fut le premier à relier Pest et Buda, en 1849. Et, dorénavant, à me mener vers cet Éden qui m’impatiente tant.

Loin de l’effervescence qui embrase la rive gauche du Danube, la sérénité imprègne sa rive droite, où s’étend Buda. Une appellation aux accents bouddhiques qui tombe à point nommé, pour cette zone empreinte de zénitude. Parlons vocable, patronyme et linguistique, précisément.

En 1873, l’unification de Buda (ainsi qu’Obuda, immédiatement au nord), alors capitale du royaume de Hongrie, et de Pest donna naissance à Budapest. En remontant encore plus loin, à l’époque romaine, c’est le site d’Aquincum qui occupait le secteur ultérieurement baptisé Buda. Aquincum, soit “riche en eaux”, en latin. Les Romains ne s’y étaient pas trompés : la Perle du Danube – principal surnom de Budapest – est aussi connue comme la Cité des Thermes. Et une majorité de ceux-ci sont disséminés de-ci, de-là, à Buda. On y en trouve rien de moins que six, sur la dizaine que compte la ville. Cet aspect “bien-être” mis de côté – pour le moment –, place aux découvertes.

Sylvain Ménard, Les collines de Budapest, Flickr, (CC BY-ND 2.0)

Sur une terrasse panoramique, un bar élégant

De retour à la lisière du pont des Chaînes, me voilà devant une kyrielle de choix cornéliens. À gauche, à droite, les imposantes collines de Buda en fil rouge, vallonnées et jalonnées de belles bâtisses. Où que mon regard se porte, il se voit offrir le merveilleux tableau naturel de ces espaces protégés, fragments du massif de Transdanubie. Les curiosités sont légion dans ce refuge antistress, havre de fraîcheur en ce bien portant été. Je valide l’option du Bastion des Pêcheurs, à mon tribord immédiat.

Cette zone, aujourd’hui comme hier partie intégrante du quartier du Château, était défendue par des pêcheurs, durant les querelles du Moyen Âge. Plus que suffisant pour labelliser son bâtiment phare en hommage aux protecteurs du temps jadis. L’ensemble actuel, étiqueté début XXe siècle, est un étonnant creuset architectural brassant modernes façades en verre, tourelles médiévales (au nombre de sept, comme les sept tribus fondatrices de la nation) et élégant bar en terrasse panoramique – vue sur Pest à déguster sans modération. Glace à la main, je m’assieds auprès de la fontaine pour savourer l’ambiance inédite de ce pêle-mêle intrigant mais néanmoins séduisant.

Pour rallier le Château, c’est peu ou prou un chemin de crête qu’on emprunte, assurément un chemin de quête. Quête de lignes pieuses, comblée avec les influences romanes, gothiques et néogothiques de l’église Matthias, chapeautée de tuiles multicolores style Sécession. Quête de fastes historiques, assouvie en atteignant le Palais royal. Il s’agit du site le plus visité de Budapest, et je m’en vais garnir les rangs statistiques avec entrain. Mais l’affluence ne ternit guère les beautés à foison. Les férus d’Histoire y trouveront plus que leur bonheur, entre la Galerie nationale hongroise, le Musée d’histoire de Budapest ou la Bibliothèque nationale Széchenyi. Statues, fontaines et façades éclatantes se joignent au tableau pour resplendir à tout va. Les joyaux sont de toutes parts nichés dans ce commun écrin initié au XIVe siècle.

Le château, Hélène Baudart, Flickr, (CC BY-ND 2.0)

Un hommage à Sissi l’impératrice

À l’origine, c’est Obuda (Vieux Buda) qui accueillait le gros de la population. Mais les raids incessants ont poussé les habitants vers ce rocher. Et le roi d’alors, Bela IV, d’y bâtir son château fort. Bien lui en prit : au XVe siècle, Buda constituait l’une des cités les plus importantes d’Europe. Les attaques n’ont pas flanché, et l’édifice dut être reconstruit un nombre de fois certain au fil des ères. Le Palais de Budavar, comme on le définit désormais, n’a ainsi plus grand-chose en commun, stylistiquement parlant, avec son homologue médiéval. Il n’empêche : la belle ouvrage, apaisée, est encore la magnétisante vitrine de Buda. Pour la rejoindre, les touristes favorisent le Siklo (un funiculaire de 1870) ; les locaux, l’ascenseur ou l’escalator… Moi, je m’en retourne à mon chemin qui serpente dans les collines.

Après celle du Château, une nouvelle s’annonce d’ailleurs sur mon tracé. Le mont Gellert, haut de quelque 235 mètres, domine le verdoyant parc du Jublié, plus qu’approprié pour le farniente ou les pique-niques. Au faîte de ce puy rocheux, la Citadelle, édifiée par les Habsbourg, le monument de la Libération et un panorama étourdissant sur tout Budapest, le Danube, ses ponts. Redescendons justement près du fleuve, via un sentier sinueux, pour admirer ces prodiges d’ingénierie.

Alors que Gellert signifiait Gérard, en hongrois, Erzsebet traduit Élisabeth. Le pont suspendu Erzsebet, d’un blanc étincelant, fut un hommage à Sissi, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie. Saisissant contraste avec le très sombre pont de la Liberté, coiffé de Turuls, oiseaux de la mythologie magyare. Ce spectacle à fleur d’eau s’inscrit parfaitement dans la facette “aquatique” de Buda. À quelques jets de là, l’affaire continue avec les bains Gellert. Rappelez-vous, Budapest, Cité des Thermes… Il était promis de revenir à cet atout bien-être, nous y voici donc.

Jean-François Gornet,
Dans les bains Gellert,Flickr, (CC BY-ND 2.0)

Dans la pénombre, l’Octogone et ses rais de lumière

Les légendaires bains Gellert occupent une place de choix dans l’hôtel éponyme de 1918. Chef-d’œuvre Art nouveau, l’établissement abrite des sources médicinales dans lesquelles se prélasser, en intérieur comme en extérieur. Et le décorum, tout de mosaïques, de bleu, d’or, aide grandement à se laisser couler vers une observation tranquille et songeuse. On l’a vu, Buda (avec Obuda dans son giron) regorge de spas. Gellert, donc, Kiraly, Lukacs, Veli Bej, Rac (en attente de réouverture lors de la rédaction de ces lignes), Rudas… C’est avec une pause détente au sein de ces derniers que s’écrit le chapitre final de cette balade. Et quel endroit pour clôre l’onirique escapade ! Fondé par les Ottomans en 1566, le lieu reprend la structure et les codes des bains turcs. Notamment l’Octogone, ici plongé dans une suave pénombre transpercée d’épars rais de lumière, échappés du plafond discrètement ajouré. Autour du bassin principal, quatre plus petits, avec des eaux jusqu’à 42 °C. À alterner avec une brève trempette dans un bac à… 13 °C ! Les idées auront le mérite d’être bien remises en place.

Mais point de torture, rassurez-vous, tout n’est que bienfaits. Pour la récompense ultime, c’est en rooftop que ça se passe. Sur le toit, une terrasse révèle une sorte de grand Jacuzzi à débordement. Les meilleures “places” ? Celles côté fleuve, car le point de vue laisse sans voix : le Danube, ses ponts, encore et toujours… et l’effréné Pest à perte d’horizon. Je ressens d’ici tous ses excès, toute son ardeur infernale. Alors je me délecte des nuances chaleureuses et enveloppantes du soleil qui décroît. Zen, béat, rêveur, olympien, frayant avec Buda et ses délices divins. Dans mon bain bienfaisant à 36 °C.