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Anjuna beach, Goa: marché aux puces, rêves, rave, et dauphins satinés

Par Benoit Helme / Publié le 07.01.2016

Plage culte de Goa, dans le sud de l’Inde, c’est ici que les hippies ont déferlé en masse dans les années 70, avant que de gigantesques rave à ciel ouvert ne relaient le mouvement. Anjuna beach garde aujourd’hui, malgré le tourisme émergent, une grande part de mystère solaire.

Photo: ©Benoit Helme

Des formes qui ondulent dans la mer d’Oman. Elles ont quasiment la couleur de l’eau. Elles surgissent, puis plongent à nouveau. Elles jouent. Comme dans un rêve. On a toujours rêver de voir pour de bon ces animaux mythiques, et les voilà enfin sous nos yeux à proximité du bateau. Ca fait beaucoup de bien de voir des dauphins. On approche doucement de la plage indienne Anjuna, à Goa. Au loin, on commence à distinguer clairement une palanquée de tissus aux couleurs vives, du sable aux éclats de caramel, des silhouettes élégantes en sari. Nous sommes mercredi, c’est le jour du flee market, cet immense marché aux puces installé, légèrement en hauteur, tout au long de la plage. On pense, souvent à tort, que Goa est une ville. Or, c’est un Etat de 3 700 kilomètres carrés, une ancienne enclave portugaise devenue indépendante en 1961 – ce qui explique qu’elle soit encore aujourd’hui de culture chrétienne dans un sous-continent majoritairement hindouiste et musulman. Reste les plages de Goa, dont la splendide Anjuna.

Nus dans les paillotes

Ajuna Beach. Un petit pas pour l’homme, un grand kif pour la communauté hippie. Plage culte de l’époque weed et maison bleue. Lieu mythique de la colonisation hippie donc, dans les années 60 et 70. C’est ici que des milliers de gars et de filles peace and love ont voulu refaire le monde à coup de jours meilleurs. Ici qu’ils ont vu des sardines alignées dans l’huile de moteur en cousant à leur jean des fils de couleur – dixit Maxime Leforestier. Sous les pavés, le sable d’Oman. Ces révolutionnaires de la défonce et de la paix – dont beaucoup de français – ont déferlé ici en masse pour y vivre définitivement et faire la fête, fuyant ainsi la société de consommation. Ils arrivaient à Goa le plus souvent en bus, après avoir traversé la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, ou le Pakistan, réinventant droit devant un Eden sur les plages de Goa en général, et d’Anjuna en particulier. Ils y vivaient parfois nus dans des paillottes – sans que personne, ni aucun préfet, ne songe alors à les faire flamber – et sans électricité non plus, en mode on refait le match en mode libertaire, avec herbe, shit, extasy ou LSD en apéritif et denrée courante. C’est ici qu’ils ont pensé trouver leur terre promise: 101 kilomètres de plages bluffantes, s’installant aussi dans les villages de pêcheurs environnants aux bicoques de toutes les couleurs. Anjuna est une plage et un village.

Acides, yoga et psychédélisme

Acides, yoga et psychédélisme au menu donc, avec, en moyenne, 32 degrés à l’ombre toute l’année. Bienvenue dans le psychédélisme solaire. Le psychédélisme, c’est ce mouvement de contre-culture précisément né avec les hippies et qui valorise toutes sortes d’expériences sensorielles liées à des substances hallucinogènes et se nichant dans certains végétaux ou encore obtenues par synthèse – ayahuasca, cannabis, champignons hallucinogènes, LSD, MDMA, ou encore mescaline. Le soleil en soi produit pourtant déjà, naturellement, un effet comparable à celui des opiacés, dans une moindre mesure. Les hippies de l’époque ont vécu, en somme, à Goa comme on vivrait sur une autre planète, un peu plus près du soleil.

Les hippies y vécurent heureux et eurent pas mal d’enfants

Les hippies vécurent donc heureux sur les plages de Goa, et eurent somme toute pas mal d’enfants. Ils ont aujourd’hui entre 20 et 30 ans, et bon nombre d’entre eux vivent encore entre Goa et l’Occident, selon un mode de vie pourtant bien différent de celui de leurs parents. Certains travaillent par exemple six mois de l’année dans une grande ville d’Europe – comme Vienne – en tant qu’ouvrier, économisent environ 3000 euros et repartent, grâce à cette réserve, vivre à Goa les six autres mois de l’année. D’autres sont partis des l’âge de douze ans faire des études aux Etats-Unis et sont entrés depuis de plain pied dans la société de marché, dirigeant aujourd’hui incubateurs sur le net et autres plateformes aux Etats-Unis mais revenant passer malgré tout trois mois par an à la cool sur Anjuna, ou une autre plage de Goa (écouter à ce sujet le reportage de France inter “A Goa, comment vivent les enfants des hippies?” (1). Tous ces enfants de hippies bénéficient d’ailleurs d’un visa de résident en Inde, ce qui leur permet d’aller et venir au gré de leurs envies, en vivant la plupart de temps sans drogues. Certains d’entres-eux ont vu, enfants ou adolescents, une tripotée d’adultes sous acides ou sous héroïne, eux-mêmes ont expérimenté parfois certaines drogues; ils en sont revenus et préfèrent vivre sans.

Après le rêve, à fond la rave

Après le rêve des années 70, les rave prennent le relais. Des rave gigantesques qui se déroulent sur les plages de Goa et qui, à partir des années 90, s’imposent en mode résolument techno. Goa est considéré depuis comme le lieu de naissance de la “trance Goa”, elle-même ancêtre de la “trance psychédélique” qui sévit aujourd’hui encore dans les festivals et les clubs électro alternatifs européens, comme le Glazart à Paris ou les quelques raves de plus en plus rares dans les campagnes françaises. Pour ceux qui voudraient aller faire la fête aujourd’hui à Goa, on ne peut que vous conseiller le site “whatsupgoa.com”, pour dénicher de bonnes pistes.

Times are changing, évidemment

Times are changing, évidemment. Goa, c’est aujourd’hui l’état le plus riche de l’Inde émergente, avec une classe moyenne florissante, venant le plus souvent du nord de l’Inde, et qui veut elle aussi sa part de plages. Ce sont aussi des cohortes de Russes enjoués, et pas tout à fait hippies, qui viennent fuir ici l’âpreté de l’hiver slave et boire des coups pour pas cher, de décembre à avril. Autant dire tout bénef pour les locaux de Goa, qui vivent en grande partie du tourisme. Moins pour le hippies primo-arrivants, qui voient leur zone d’influence se réduire ainsi chaque année comme peau de chagrin et l’âge d’or de Goa entrer dans les livres d’histoire. Il faut dire que les lendemains de fête n’ont pas toujours été des plus heureux pour les villageois indiens qui retrouvaient parfois leur plage parsemée de seringues et autres joyeusetés. Depuis la police a remis de l’ordre, et la fin réglementaire de la musique au dehors sonne à 22 heures précises. Même le béton a gagné Goa malgré une forte résistance locale. La magie de Goa perdure néanmoins. La tradition chrétienne se cultive encore comme un opium légal, les soirées se multiplient à Noël dans les nombreuses boites d’Anjuna, Vagator, ou Chapora, en mode trance-goa, rock ou reggae. C’est également à cette période que certaines rave peuvent, exceptionnellement, se dérouler tard dans la nuit. Ou peut encore aussi danser sur les plages, à la lueur de la pleine lune, pendant les full moon parties.

Le marché aux puces

On marche maintenant doucement dans le marché au puces de la plage. Plein soleil. La plus part des objets qu’on y voit sont un plaisir pour les yeux. Nous sommes au milieu des artisans pour qui vendre une étoffe est sans doute plus important que de vendre des actions pour un trader du CAC 40. On s’arrête, on s’interroge sur un tissu, on parle comme on peut avec les indiennes, dont le sourire est souvent lumineux. Certaines sont jeunes, dix ans, quinze ans, elles vont à l’école, ou pas. Cette plage est leur entreprise. On marche dans cette lumière d’Anjuna, où la vie s’écoule dans un espace où le soleil a coupé le temps. On est bien, vraiment. On revient à la mer, on revient au bateau. Au loin se profilent déjà les dauphins, qui se lancent pour un nouveau ballet.

(1) http://www.franceinter.fr/emission-ailleurs-a-goa-comment-vivent-les-enfants-de-hippies