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Porto, flânerie mélancolique le long du Douro

Par Elise Chevillard / Publié le 26.04.2017

De brume et de granite“… Porto n’en est pas moins solaire. Ancienne ville portuaire, celle qui donna son nom au Portugal, a cette beauté mélancolique qui vous prend aux tripes et ne vous quitte plus. Sur l’autre rive, face aux maisons colorées et surannées de la Ribeira, s’alignent les caves où vieillit le Porto. Au milieu coule le Douro, paisible, où glissent doucement les gabares.

Porto ©Elise Chevillard

Porto. Je ne connaissais presque rien d’elle. Mais déjà elle me séduisait. Je l’avais aperçue dans les films de Manoel de Oliveira, dans Porto de mon enfance. A mon tour, je décide de me perdre dans les dédales du vieux Porto, sans plan, laissant le hasard guider mes pas vers le fleuve. « Le voyageur a pendant ses périples le pouvoir délectable de ne pas comprendre un mot de ce qu’on lui dit ». La langue portugaise sera pour moi un ronronnement musical.

Ribeira, l’âme de Porto

A l’approche du quartier historique de la Ribeira – classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco en 1995 -, les ruelles aux pavés glissants deviennent sinueuses et escarpées. La brise du fleuve n’est alors qu’un mince filet d’air emprisonné. Ici, une volée d’escalier, là un passage voûté. Au détour d’une rue, une église. Porto en regorge. Moulures dorées, retables baroques, colonnes rococo…Leur intérieur exubérant, contraste avec l’apparente sévérité des façades, quand elles ne sont pas habillées de carreaux. Jaunes, bleus, rosés, orangés… Ils habillent les murs de la ville, et rares sont les maisons à ne pas avoir leur petit bout de faïence vernissée. Les azulejos (prononcer « azoulège ») font partie du paysage portugais. Ils donnent à la ville sa couleur, reflètent la lumière et laissent une impression délectable de fraîcheur.

Porto ©Elise Chevillard

Le Douro à ses pieds

Autour des rives du Douro, les Romains fondèrent deux cités : Portus et Cale. La fusion des deux noms forma plus tard le comté de Portucale. Et au XIe siècle, le petit royaume prit le nom de Portugal.

Sur le quai, les touristes viennent troubler la tranquillité des riverains qui jouent aux cartes. Une vieille femme passe et ajuste sa mantille noire battue par le vent. Des notes de fado, hypnotiques, à vous déchirer l’âme. Accrochées au flan des collines, plongeant directement dans le fleuve, églises, maisons et constructions hideuses de l’époque salazariste composent une mosaïque étonnement harmonieuse. Les toits forment une mer de tuiles rouges. Le soleil est haut, pourtant la lumière n’écrase pas les couleurs. La ville est à la fois ocre, rouille, jaune et orange. Le long du Douro, les immeubles étroits et élancés s’entassent dans un désordre ordonné qui ne la rend que plus belle. Les petites boutiques d’un autre temps se suivent mais ne se ressemblent pas.

Face au fleuve, les barbecues improvisés font flotter dans l’air des parfums de sardines grillées. Porto se sent, se touche mais se surtout se goûte. Le ventre vide j’engloutis un francesinha (la petite française), une sorte de pain farci avec du jambon et recouvert de fromage fondant. Je termine par um bica, un café très serré et servi avec une douceur : un pastéis de nata, un petit flan saupoudré de cannelle.

Porto ©Elise Chevillard

Sur la rive opposée

Trait d’union entre le quartier de la Ribeira et les caves de Vila Nova de Gaia, le pont Dom-Luis enjambe le Douro tout en élégance et en légèreté. Ce chef d’œuvre architectural est devenu la silhouette symbolique de Porto. On y accède soit d’en haut, soit par la partie inférieur partagée entre les voitures et les piétons. Construit entre 1881 et 1886, il n’est pas l’œuvre de Gustave Eiffel comme on a l’habitude de le croire. Mais on le doit à Théophile Seyrig, l’un des disciples d’Eiffel. On retrouve sa structure métallique, une prouesse technique à l’époque de son inauguration. Sous les ombres des arcs, la fraîcheur est douce, idéale pour regarder passer les rabelos, sorte d’embarcations qui servaient jadis à l’acheminement des barriques des vins de Porto. Aujourd’hui, ils ne transportent plus le précieux breuvage mais des touristes nostalgiques.

Impossible de quitter Porto sans goûter à l’alcool qui a donné le nom à la ville. Sur la rive opposée, les caves des grands noms de ce nectar s’alignent : Cruz, Cálem, Sandeman, Ferreira… Ce sont les anglais qui ont porté ce vin au sommet de la gloire au XVIIIe siècle. À Porto, ne cherchez pas les vignes. Le raisin est récolté à une centaine de kilomètres de là, sur les pentes en escalier de la vallée du Douro. Dans les caves, les vins vieillissent doucement dans les chais de bois. Doux, fruité et naturellement sucré… C’est une palette aromatique qui se révèle en bouche. On y laisse vite la raison, s’enivrant des vapeurs d’alcool parmi les murs épais de granit.

Porto. C’est la rencontre parfaite entre la mélancolie et l’espoir, entre le gris et le blanc, entre la vraie tristesse et la fausse joie. Porto, c’est une saudade.

Ô Porto de mon enfance !

La première impression que tu me causas,

Je la garde, pleine d’effroi, dans ma mémoire,

Pleine de brumes et de granite !

C’est une impression d’Hiver. »

Teixeira de Pascoaes